jeudi 22 janvier 2009

"Pour gagner la bataille de l'écrit" (en France)

"Sur le Titanic, l'orchestre continuait à jouer. Devant l'iceberg numérique, les rotatives continuent à tourner..." La métaphore illustre bien l'ampleur de la crise de la presse en France, comme la perçoit Bernard Spitz, le responsable de la coordination des Etats généraux de la presse écrite, ce grand "brainstorming de la profession" (l'expression est d'un journaliste de Libération) mis en place par le président Nicolas Sarkozy. Le président français, présent dans tous les dossiers importants (certains se demandent ironiquement s'il a besoin de ministres), n'allait pas manquer de s'intéresser aux malheurs des journaux. "La démocratie ne peut fonctionner avec une presse qui serait en permanence au bord du précipice économique," a-t-il dit.

Le président avait donné peu de temps à ceux qu'il avait choisis pour mener à bien cette entreprise. Ils ont répondu à l'appel. En 10 semaines de travail, les 150 participants à l'opération ont accouché, le 8 janvier, d'un livre vert de 68 pages,intitulé "Pour gagner la bataille de l'écrit," et d'une centaine de recommandations visant tout autant à renouveler certaines structures archaïques qui nuisent aux journaux-papier qu'à permettre le développement de la presse en ligne. Le président Sarkozy doit annoncer demain, vendredi 23 janvier, ce qu'il compte faire de ces propositions.

À ma connaissance, nos médias n'ont pas parlé de ce rapport.Il est vrai que l'organisation de la presse en France avec ses contraintes "historiques" de fabrication, d'impression et de distribution, et un systéme d'aides élaboré et complexe, est à mille lieux de notre presse écrite dont les patrons surtout, mais aussi bien des journalistes, ont toujours voulu tenir l'État à distance. Certaines propositions du rapport, qui visent à simplifier les procédures d'autorisation et d'implantation des kiosques et à faciliter le portage des journaux à domicile, semblent appartenir à un autre âge et sont sans intérêt pour nous. Qu'est-ce que l'État vient faire dans la livraison des journaux à domicile? C'est ce que M.Spitz appelle le "handicap français", un mal propre à l'Hexagone.

En revanche, la crise actuelle, conjoncturelle, que vivent les journaux français s'apparente, à quelques particularismes français près, à celle que connaissent les quotidiens nord-américains et l'analyse qu'en fait le rapport est intéressante. Ainsi,le président d'un des quatre pôles ou groupes de travail des États généraux, Bruno Pattino, ancien directeur du Monde.fr et co-auteur du livre "Une presse sans Gutenberg",propose en quatorze brefs constats un état des lieux du secteur de la presse écrite: hausse de l'offre de médias, dispersion ou fragmentation des audiences, baisse de diffusion de la presse payante et diminution de ses revenus publicitaires, croissance d'internet, rupture générationnelle, etc. Rien de bien nouveau, me direz-vous.Peut-être, mais la synthèse est pour le moins réussie et la situation comparable. À venir:le smartphone (Iphone et les autres) qui possède, selon Pattino (un euphorique?), un potentiel de bouleversement complet de la consommation des médias. Nous verrons.

J'ai bien aimé une chose dans ce rapport,soit la modestie que manifeste le coordonnateur Bernard Spitz en conclusion. Il écrit:"Nul ne peut aujourd'hui prédire les futures combinaisons gagnantes qui s'instaureront entre les modes de consommation de la presse, entre le papier et le numérique , entre le fixe et le nomade...entre le gratuit et le payant," etc. Dans ce dossier, les réponses toutes faites n'existent pas. J'aime bien les gens qui ont davantage de questions que de réponses. Les États généraux ont tout de même formulé plusieurs propositions concrètes dont des mesures d'urgence pour éviter le naufrage appréhendé des rotatives.On verra ce qu'en fera le président Sarkozy qui,lui, n'a pas coutume d'être avare de solutions.

1 commentaire:

Pascal Lapointe a dit…

L'impression que j'ai eu, très fugitive au regard des très brèves capsules que j'ai écrites, est que ces États généraux ont généré pas mal plus de critiques de la part des journalistes français que des éditeurs. On a notamment reproché à leurs comités de travail (les « pôles ») d’être trop dominés par les éditeurs. Ce que tendraient à confirmer les recommandations finales et le discours du Président Sarkozy, beaucoup plus orientés "économie" que "défense de la profession".

Vrai ou faux, il est exact que le rapport gouvernemental de 2008 Les médias et le numérique se montrait déjà très favorable à la concentration de la presse et recommandait entre autres que le journaliste abandonne ses droits d’auteur. Dans le discours de Sarkozy le 23 janvier dernier, l’abandon du droit d’auteur était l’une des pistes envisagées pour aider les médias à se sortir de la crise.

Du côté des journalistes, ce malaise a entraîné diverses initiatives depuis la mi-novembre, dans l’objectif de « faire contrepoids » aux États généraux, la plus visible étant les Assises du journalisme, le 20 janvier, qui ont accouché de 14 recommandations « prioritaires », l’une d’elles étant la lutte contre la précarisation de la profession.

Parce que la précarisation, ont-ils jugé, est une des pires choses pour assurer un maintien de la qualité de l’information. Je doute toutefois que les éditeurs soient d'accord...