lundi 23 mars 2009

Les réseaux informels

Je ne sais pas si c'est aussi votre cas, mais de plus en plus de collègues et amis, qui s'intéressent aux mêmes questions, m'envoient un nombre sans cesse croissant de liens et de références à des textes concernant les turbulences que connaît le monde des médias. J'avais été frappé il y a quelques années par le commentaire d'un des participants à une étude sur les jeunes et l'information qui disait: je n'ai pas besoin de consulter les médias, s'il se passe quelque chose d'important pour moi, quelqu'un va m'en informer. D'une certaine manière,je vis maintenant la même réalité. Des réseaux informels se créent sans qu'on les ait organisés, sans Facebook et sans Twitter.Et l'information vous arrive sans que l'ayez demandée.

Les quelques exemples qui suivent illustrent bien la pertinence de ce que j'ai reçu depuis quelques jours et que je n'aurais peut-être pas lu autrement.
-"When newspapers fold." Un article du Financial Times (16 mars) qui s'intéresse, entre autres, aux sources de financement qui pourraient remplacer les revenus publicitaires des quotidiens américains, en chute libre (les revenus publicitaires des journaux quotidiens ont chuté de 23% au cours des deux dernières années). L'auteur s'inquiète aussi des conséquences des difficultés financières de la presse sur la qualité du journalisme ( 20% des journalistes à l'emploi des quotidiens en 2001 ont perdu leur poste).
-"One Banker's Plan to Save the Newspaper Industry" ( Wall Street Journal.com, 19 mars).Une interview du directeur du "media program" de la Columbia Business School. Il explique que le problème des journaux est lié à l'endettement de la plupart d'entre eux, et à leur gestion. "It is that they have too much debt, not that they have stopped being profitable." Le même Jonathan Knee était aussi cité par le Financial Times.Dans les deux cas, il tient le même discours.Il critique la structure de coûts désuète des journaux et reproche aux journalistes de ne pas s'intéresser à ce que veulent leurs lecteurs.
-"Goodbye to the Age of Newspapers (Hello to a New Era of Corruption)". Un très long article du professeur Paul Starr, de l'Université Princeton, que publie le numéro de mars du magazine New Republic. Un excellent tour de la question et des conséquences du déclin et de la chute des journaux sur l'administration publique, ainsi laissée sans la surveillance de son principal chien de garde. "One danger of reduced news coverage is to the integrity of government." Starr craint aussi les conséquences de la crise sur la déontologie journalistique. "A financially compromised press is more likely to be ethically compromised."
-"Why It's OK for Newspapers to Die. "Un commentaire paru le 20 mars sur le site TechNewsWorld. L'auteure, Sonia Arrison, chercheure spécialisée en technologie au Pacific Press Institute,un think tank de San Francisco voué à la défense de la liberté individuelle, qualifie la crise qui secoue la presse de "creative destruction" (l'expression est tirée d 'un ouvrage de 1942 de Joseph Schumpeter, l'auteur du célèbre "Small is beautiful" ).À long terme, c'est une bonne chose pour l'économie, et pour le journalisme. "The Internet offers the potential for broader and deeper news reporting." Elle implore aussi ceux qui réclament l'aide de l'État pour sauver les journaux en difficultés de renoncer à leurs projets.
-"The Death and Life of Great American Newspapers".Un dossier du magazine The Nation, 20 mars. Le journaliste John Nichols et le professeur Robert McChesney, deux des critiques les plus sévères des médias commerciaux américains, proposent une intervention massive de l'État (un ensemble d'aides et autres politiques publiques) pour bâtir un nouveau modèle de presse aux États-Unis , "a free press "infrastructure project" that is necessary to maintain an informed citizenry, and democracy itself." Ils évoquent au passage le modèle français et les 600 millions d'euros que Nicolas Sarkozy propose de dépenser pour soutenir la presse au cours des trois prochaines années. Ils évaluent le coût de leur propre programme à 60 milliards $, sur trois ans.Cest en quelque sorte une réponse de la gauche au texte précédent -de madame Arrison! Et c'est aussi beaucoup d'argent.

Tous ces textes que l'on m'envoie (il m'arrive aussi d'en trouver moi-même quelques-uns!) sont intéressants.J'y apprends presque toujours quelque chose sur les médias étrangers, notamment américains. Mais rien sur le Canada.Il m'arrive de me demander si je ne suis pas intoxiqué et ne risque pas de confondre notre situation avec celle de nos voisins. Ces textes sont aussi redondants.Je relis souvent des données ou des explications que j'ai déjà lues.On cite souvent les mêmes personnes. Mais je peux difficilement ne pas les lire, de crainte de perdre une explication qui me permettra de mieux comprendre l'ensemble de la crise profonde qui transforme le monde du journalisme ici comme ailleurs. Curieux paradoxe enfin, l'immense majorité des articles que je consulte sur Internet proviennent de journaux ou de magazines-papier,qui sont les meilleurs analystes de leur propre infortune.

Mais pendant que je lis tous ces articles sur le journalisme et les médias ( sans payer, faut-il le préciser), je n'ai plus de temps pour m'intéresser au budget de madame Jérôme-Forget et aux réactions qu'il a suscitées. Le temps que l'on peut consacrer à s'informer est limité. J'ai souvent dit que chacun, enfermé dans sa spécialité et ses centres d'intérêt pointus, risquait ainsi de négliger les affaires de la Cité. Happé par la machine Internet, je deviens moi-même une illustration de ce que j'ai maintes fois déploré.

P.S.Ce blogue a été créé pour accompagner la production du film "Derrière la toile, le quatrième pouvoir", que Jacques Godbout et moi avons maintenant terminé.Je ferai bientôt un court bilan de mon "expérience" de blogueur.

5 commentaires:

garamond335 a dit…

Avant l'Internet, on consultait deux ou trois journaux, deux ou trois revues, faute de pouvoir aller à la Grande Bibliothèque ou d'avoir les moyens de s'abonner à une douzaine de journaux et autant de revues.
Avec l'Internet, TOUT est disponible, sans frais. Comme vous dites, faut pas passer son temps à essayer de tout lire, il y en a trop !
Avec le temps, on se discipline, on choisit, on va chercher l'essentiel.

Michel Monette a dit…

Je souhaite vivement que votre bilan vous amène à conclure qu'il vaut la peine de maintenir ce blogue en vie. On en a grandement besoin en ces temps de profondes transformations des médias. Le Québec n'échappera pas à ces transformations. Elles sont plus lentes à s'imposer, mais elles vont s'imposer. Merci d'y réfléchir à haute voix.

Miguel Tremblay a dit…

Si vous disparaissez de la blogosphère, il y aura encore moins d'information qui parle de la réalité québécoise sur internet, pas juste celle des Américains.

Pensez-y!

Le Canard Réincarné a dit…

Je ne comprends pas pourquoi vous n'avez pas publié mon commentaire antérieur portant sur le concept d'un environnement médiatique, ses prédateurs, son déclin et sa reprise. Était-il hors-sujet (ou diffamatoire) à l'encontre de la Nétiquette??? Dérangeait-il trop?

Le Canard Réincarné a dit…

Bon le commentaire initial auquel je faisais référence semble s'être tout simplement perdu. Possiblement "User Inflicted" qu'on dit en angla.

J'essayais de répondre à votre réflexion sur la situation des nouveaux médias dans le Canada qui semblait vous échapper. J'ai suggéré que vous risquez de trouvez de nouvelles pistes là ou vous ne vous y attendriez pas, i.e. le milieu minoritaire francophone. Oui nos retards sont pitoyables mais aussi cette urgence d'une reprise (-vs- notre assimilation&aculturation) de ce que j'appelle un "environnement médiatique" formé de médias citoyens, médias communautaires, diffuseur public (et commercial) qui ne doivent plus agir comme prédateurs un sur l'autre (e.g. le cancer des groupes d'intérêt) mais qui doivent collaborer dans cet environnement médiatique, ou condamné autrement à disparaître, point.

Est-il possible que l'environnement médiatique du milieu minoritaire francophone fournisse un banc d'essai d'intérêt pour la reprise de votre propre environnement médiatique en situation majoritaire? Nos "interropérations" médiatiques avec l'anglais pourraient également être d'intérêt.