jeudi 23 octobre 2008

L'indépendance du journaliste

Si vous ne l'avez pas fait,je vous invite à lire l'intéressant commentaire que le journaliste Pascal Lapointe nous a laissé le 20 octobre. Le quatrième pouvoir s'est dilué- il est tout autour de nous, écrit-il,tout comme s'est érodée la définition traditionnelle du journaliste. Il pose une question qui n'est pas nouvelle, celle de la frontière entre le journalisme et la communication institutionnelle, et à laquelle la réponse n'est pas aussi simple que nous journalistes voulons souvent le penser.

Je n'ai pas de mal à croire que lorsqu'il était rédacteur ou "journaliste", au Fil des événements, l'hebdomadaire institutionnel de l'Université Laval, ses articles scientifiques pouvaient sans doute être plus fouillés que ceux des journalistes "officiels" du Soleil.Pascal Lapointe est un journaliste scientifique de grande qualité.Je veux bien croire aussi que certains "journalistes" scientifiques à l'emploi d'universités américaines questionnent davantage "leurs" scientifiques que le font les journalistes des médias classiques.

C'est aussi vrai que certains "communicateurs-journalistes" collectent et vérifient l'information, selon ma définition du journaliste. Mais il leur manque souvent un autre des traits essentiels qui définissent le journalisme. L'indépendance, à l'égard des sources et des autres pouvoirs, y compris à mon avis de leur propre entreprise de presse. Les journalistes doivent pouvoir exercer leur métier "selon leur conscience", comme l'expliquent les auteurs du livre The Elements of Journalism, Bill Kovach et Tom Rosenstiel. Je ne suis pas convaincu que de nombreux communicateurs institutionnels jouissent de la marge de manoeuvre espérée. Je ne suis pas certain par exemple que les communicateurs à l'emploi des universités québécoises, nonobstant la grande liberté qui doit distinguer ces lieux de haut savoir, pourraient aller bien loin dans la critique de leur propre institution.

Cela dit, il faut être vigilant sans être dogmatique. Nous étions peut-être un peu rigides dans les années 1970! La Fédération professionnelle des journalistes a manifesté une ouverture intéressante il y a quelques années en acceptant de reconnaître comme journalistes des employés d'institutions autres que les médias traditionnels pour autant que soit affirmée l'indépendance rédactionnelle de la publication à laquelle ils collaborent. La Terre de chez nous de l'Union des producteurs agricoles avait passé le test. Le Journal du Barreau avait échoué. Constatons que les élus sont encore peu nombreux. Et poursuivons la conversation.

2 commentaires:

Pascal Lapointe a dit…

Bonjour M Sauvageau,

Alors que je terminais le commentaire précédent, j'étais certain que vous ne pourriez pas vous empêcher de parler de la notion d'indépendance... :-)

Il va de soi que je suis d'accord avec vous: c'est l'élément distinctif du journalisme. J'ai beau défendre le Fil des événements et certaines des autres publications dites institutionnelles, je suis tout à fait conscient du problème causé par le lien institutionnel.

Sauf que je suis plus que jamais convaincu qu'il faut aller au-delà de ça. Cela fait trop longtemps que les discussions bloquent sur cette notion, comme si elle devait constituer le bout de la route.

D'une part, parce que le journalisme continue d'évoluer, et qu'il ne donne pas l'impression d'évoluer dans cette direction-là, celle de "l'indépendance". Depuis des décennies, les budgets dévolus au journalisme dans notre société diminuent (ou pour être plus exact, ils perdent en importance relative) tandis que ceux dévolus aux relations publiques ou aux communications augmentent sans cesse. Les salles de rédaction des hebdos et des radios disparaissent ou fusionnent; les tarifs des journalistes pigistes n'ont pratiquement pas augmenté depuis 30 ans; dans mon domaine, les pages Science des journaux américains sont passées de 100 en 1985 à une trentaine en 2005, tandis que les associations de communicateurs scientifiques, elles, voient leur membership grimper en flèche.

Pour un média qui, comme La Presse, débloque de nouveaux fonds pour une information de qualité, on peut en citer 50 qui stagnent ou sont sur la pente descendante. Pendant ce temps, l'univers des communications a le vent dans les voiles; dans le secteur de l'information scientifique, encore, c'est de l'univers des communications que proviennent les initiatives d'apparence journalistique les plus créatives et les plus dynamiques.

Donc, valoriser l'indépendance, oui, je suis d'accord, il faut le faire. Mais je crains que, à cause de la façon dont nous le faisons depuis les années 1970, nous avons manqué le train. Personnellement, j'ai souvent écrit que la dégradation des conditions de travail, dont la pige est l'exemple extrême, était une menace pour la qualité de l'information bien plus grande que la question de savoir si le Fil des événements est plus ou moins indépendant que L'Écho de l'Ile.

D'autre part, il faut reconnaître que lorsque nous parlons d'indépendance, et je m'inclus là-dedans, nous ne nous parlons qu'entre nous: le public semble indifférent à notre complainte. Et j'ajouterais même: nous ne parlons qu'à un nombre de plus en plus restreint d'entre nous. Nous sommes des idéalistes qui se réunissent le soir au coin du feu en nous racontant des histoires du bon vieux temps. Mais qu'avons-nous à proposer pour renverser la tendance?

Que pourrions-nous faire qui serait l'équivalent de mettre le poing sur la table? Pouvons-nous seulement faire quelque chose? En avons-nous le pouvoir , ou est-ce simplement un manque d'imagination? Qu'avons-nous à proposer qui rallierait les foules au-delà de notre cercle d'idéalistes au coin du feu?

Je crains que si nous ne parvenons pas à répondre à ces questions, la défense de la notion d'indépendance sera de plus en plus obsolète... ou bien, ce qui est plus probable, elle sera progressivement récupérée par l'univers des communications institutionnelles et des blogueurs et dans ce cas, ce seront eux, le 4e pouvoir!

Pascal Lapointe a dit…

Dans un registre beaucoup moins sérieux (en fait, pas sérieux du tout), ce vidéo humoristique illustre à sa façon la dilution du 4e pouvoir à la télé:
http://www.jibjab.com/player/main.swf?jid=130841